L’état de santé des animaux et des êtres humains fait appel à la même bataille contre les résistances aux antimicrobiens

Des responsables de l’Agence Espagnole des Médicaments et des Produits Sanitaires (AEMPS), ainsi que leurs homologues auprès d’institutions analogues en Europe et dans le monde entier ont affirmé que la santé des animaux et la santé des êtres humains réclament la même bataille contre les résistances bactériennes aux antibiotiques, un argument qui a été réitéré au cours du symposium international dédié à l’analyse de la relation entre la consommation d’antibiotiques et la transmission de résistances antimicrobiennes entre les humains et les animaux. Lors de cette conférence a été présenté le premier rapport « Joint Interagency Antimicrobial Consumption and Resistance Analysis (JIACRA) sur le sujet de la consommation des antibiotiques et l’émergence de résistances.

Le docteur Emilio Bouza, directeur du conseil scientifique de la Fondation Ramón Areces qui a organisé cet évènement, a exprimé sa satisfaction de pouvoir introduire une conférence centrée sur sa propre spécialité de recherche, et a souligné le caractère de la Fondation, toujours prête à promouvoir la diffusion d’aspects clés associés avec les sciences de la vie.

Belén Crespo AEMPS

Un engagement commun

Belén Crespo, directrice de l’AEMPS, a rappelé aux assistants que l’ONU considère que les résistances bactériennes aux antimicrobiens est un problème de premier ordre dans le domaine de la santé publique au niveau mondial. 193 pays, dont l’Espagne, ont signé un plan global pour avancer vers un engagement commun contre ces résistances.

Belén Crespo a souligné la baisse atteinte en Espagne : après 3.058 décès à cause de bactéries multi-résistantes en 2015, seulement 2.956 personnes sont décédées en 2016.

La conférencière, se référant au Rapport JIACRA publié pour la première fois en 2015, a réaffirmé pouvoir compter sur le soutien de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et du Centre Européen pour la Prévention et le Contrôle des Maladies (ECDC), ainsi que de l’Agence européenne des médicaments (EMA).

Un monde, une santé : « One Health »

Pour cette raison, Mme Crespo a mis l’accent sur la présentation de la 2ème édition de cette conférence, réalisée en 2017 avec la perspective d’une santé unique : One Health. La conclusion principale de cette conférence a été que les résistances des agents microbiens aux antibiotiques sont principalement causés par l’utilisation répandue de ces derniers en tant que médicaments, tant chez les humains comme chez les animaux.

Malgré sa satisfaction sur le bon fonctionnement du Plan national pour combattre la résistance aux antibiotiques (PRAN) en Espagne, Mme Crespo a souligné les difficultés de coordination qui ont été observées lors du déploiement de ce plan au niveau territorial. En conséquence, elle a demandé à l’agence qu’elle représente et aux autres administrations gouvernementales d’atteindre des chiffres plus prudents et moins élevés dans l’utilisation des antibiotiques. Selon ses critères, tous ces efforts doivent commencer déjà dans le traitement médical chez l’enfant.

Pilar Ramón Pardo OMS

Pays riches et pays pauvres

Pilar Ramón-Pardo, conseillère régionale de l’Organisation panaméricaine de l’organisation mondiale de la santé (OPS/OMS) en matière de résistance aux antimicrobiens, a focalisé sa présentation sur le sujet de la résistance aux antimicrobiens en tant que menace qui requiert une action immédiate, et a traité, en outre, sur les occasions et les défis que cette résistance représente pour les politiques de santé dans différents pays.

La conférencière, dans le préambule à son discours, a expliqué que la mortalité à cause de maladies infectieuses a baissé dans le monde depuis le milieu du XXème siècle, même si elle reste élevée dans les pays pauvres à cause de la gravité des maladies diarrhéiques et respiratoires chez les enfants de moins de cinq ans.

Pilar Ramón-Pardo a ensuite enchaîné l’analyse de ce problème avec le niveau de développement socio-économique des nations, qui constitue l’objectif No. 3 de l’ONU.

Comme exemple, elle a expliqué que la Banque Mondiale a déjà quantifié l’impact des résistances sur le PIB des pays aux revenus bas et moyens-bas, avec un effet négatif qu’elles exercent sur la production d’aliments, sur le secteur de l’élevage, et avec des restrictions qu’elles provoquent dans le commerce.

Ceci a suscité une coordination entre l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’OMS, ayant atteint une résolution mondiale le 21 septembre 2016 avec un engagement politique des gouvernements des pays participants à travers un groupe de coordination.

Emilio Bouza de Fundación Ramón Areces

Cinq domaines d’action principaux

Ramón-Pardo a énuméré les cinq axes principaux du Plan d’action global : 1) améliorer la sensibilisation au problème de la résistance aux antimicrobiens et aux menaces connexes; 2) renforcer les capacités de surveillance et de suivi de la résistance aux antimicrobiens ; 3) réduire l’incidence d’infections associées avec l’assistance sanitaire ; 4) améliorer l’offre globale en matière d’antimicrobiens innovants ; et 5) accroître les investissements publiques destinés à aider à contenir ces résistances.

Comme élément appartenant au premier objectif général, la conférencière a fait mention de la Semaine mondiale pour un bon usage des antibiotiques, qui se célèbre du 12 au 18 novembre 2018, inspirée par l’initiative de l’Union Européenne.

Comme élément associé avec la vigilance contre les résistances, Mme Ramón-Pardo a cité l’exemple de la Klebsiella pneumoniae en Amérique du Sud, contre laquelle l’OMS a lancé en janvier 2018 le système GLASS, qui déploie un suivi intégré des données cliniques et des laboratoires.

À titre d’exemple pour le troisième axe, Ramón-Pardo a cité la promotion de l’hygiène des mains dans les pôles de santé, la vaccination, et l’utilisation appropriée et optimisée des antibiotiques. Le modèle actuellement appliqué en Andalousie fait l’objet d’études afin de mesurer son efficacité. Elle a également fait mention de la priorisation d’agents antimicrobiens, mais le chiffre est décourageant : au cours des prochaines années, seulement sept antibiotiques innovants seront introduits sur le marché.

La représentante de l’OMS a également souligné les inégalités entre les différentes régions du monde, et les rythmes inégaux dans la mise en œuvre des programmes nationaux. Dans ce contexte elle a noté qu’il y a des pays où le secteur primaire est plus diligent et performant que le secteur sanitaire : les résistances doivent en tout cas être toujours abordées depuis une perspective multisectorielle, sauf que la santé des animaux a toujours tendance à se trouver en décalage – en retard – par rapport à la santé humaine.

Un décès toutes les trois minutes

La conférencière a conclu avec un chiffre décourageant : en 2050 un décès aura lieu toutes les trois minutes à cause des résistances : l’incidence sera plus haute que le cancer. Ainsi, elle a demandé à tous les pays participants de déployer des ressources plus importantes afin de suivre ce thème de plus près, et de faire de nouvelles propositions au niveau industriel.

S’ensuivit une discussion qui continue actuellement sur le sujet du leadership des pays les plus développés en faveur des programmes mis en œuvre par les pays les plus pauvres, ainsi que la possibilité de faire appel au secteur privé afin qu’il participe aux plans publiques de chaque pays. Le tout se poursuit dans un panorama général au milieu duquel la conférencière a cité les exemples collaboratifs du Canada, du Japon et de la Corée, entre autres, ainsi que certaines erreurs commises par des pays comme la Suède et la Hollande et qui seraient à éviter dans le futur.

Jordi Torren de EMA

Incidence plus haute que le cancer

Jordi Torren, coordinateur du projet ESVAC (Surveillance de la consommation des antibiotiques à usage vétérinaire) de l’EMA (Agence européenne des médicaments), a analysé les données les plus récentes au niveau européen relatives à la consommation et la vente d’antibiotiques pour être utilisés sur des animaux. Après avoir démontré le calcul qui détermine que 25.000 personnes meurent en Europe chaque année suite à des infections causées par des bactéries résistantes, il a ajouté qu’on peut prévoir qu’en 2050 les résistances aux antimicrobiens dépasseront le cancer comme cause principale de la mort chez les humains, avec 10 millions de décès par an.

Jordi Torren a précisé qu’un total de quatre agences européennes sont impliquées dans cette problématique, dont trois déjà citées plus haut : l’EMA (l’Agence européenne des médicaments), l’ECDC (le Centre européen pour le contrôle des maladies), l’EFSA (l’Autorité européenne de sécurité des aliments), et l’EEA (Agence Européenne pour l’Environnement), entités qui collaborent avec des organismes similaires aux Etats-Unis et en Corée.

Le dirigeant a alerté sur le sujet des dangers qu’encoure l’humanité si elle se trouve un jour sans antibiotiques. À ce scénario il a opposé des stratégies alternatives aux antibiotiques comme les phages et les vaccins. En outre, il faudrait encourager un changement dans le modèle commercial des entreprises pharmaceutiques afin qu’il devienne plus intéressant pour ces dernières d’investir dans de nouveaux développements.

Torren a encouragé ses auditeurs à mettre de nouveaux tests diagnostiques à disposition des professionnels, et il a souligné le besoin d’améliorer le niveau d’hygiène et de salubrité des granges et des élevages. Un premier succès, signala-t-il, se fait remarquer dans une notable réduction des stimulateurs de croissance animale, réduction plus détectable en Europe qu’aux Etats-Unis, selon ses précisions.

Consommation chez les animaux, consommation chez les humains

Toutes les réflexions antérieures n’ont pas empêché le conférencier de rappeler à ses auditeurs que les antibiotiques sont également indispensables afin de traiter les pathologies infectieuses des animaux de compagnie, o de ceux dont la viande est destinée à la consommation humaine.

Torren ne voit pas de relation directe entre les pays qui ont de grandes exploitations agricoles et une plus grande consommation d’antibiotiques pour des fins d’amélioration de production : par ex. le Danemark et les Pays-Bas, connus pour leurs grandes exploitations porcines et avicoles, ne démontrent pas une consommation proportionnellement plus élevée, comme l’a signalé le représentant de l’EMA.

Limitation de la colistine

Jordi Torren a également expliqué que l’Union Européenne dispose de onze indicateurs concernant l’utilisation des antibiotiques selon la masse carnée, les pays et le type d’antibiotiques : céphalosporines, polymyxines, quinolones et fluoroquinolones. Dans ce paysage, l’Espagne n’obtient pas des scores très satisfaisants.

Le dirigeant a expliqué que, depuis la découverte du gène Mcr-1, la recommandation maximale d’utilisation de colistine est de 5 mg par kg de viande animale produite – sans préciser le type de bétail – après que la possibilité d’une interdiction totale de la colistine ait été écartée par crainte que cet antibiotique fusse remplacé par les fluoroquinolones (encore plus dangereuses).

Pour conclure son exposé, Torren a laissé entrevoir que la nouvelle législation de l’Union Européenne en matière d’antibiotiques séparera en exclusivité mutuelle les médicaments utilisés sur les humains et sur les animaux, respectivement.

Ernesto Liébana

Entre poules et dindes

Ernesto Liébana, directeur de l’unité BIOCONTAM de l’EFSA, a fourni dans son exposé une série d’informations sur le travail mené par l’organisme qu’il représente face aux résistances aux antimicrobiens présents dans la filière alimentaire en Union Européenne, territoire pour lequel il a souligné le succès remporté par l’implantation d’une législation ad hoc, ainsi que le besoin de suivre cette problématique de manière plus efficace, et l’urgence de réduire les résistances aux fluoroquinolones.

Parmi les activités de suivi réalisées par le bureau de l’EFSA, Ernesto Liébana a souligné la vigilance face à la propagation des résistances, la valorisation des risques, et l’application de mesures quantifiables par le biais de moyens biomoléculaires.

Le conférencier a attiré l’attention de ses auditeurs sur les résistances remarquées dans la salmonelle, et qui proviennent de prolifération par zoonose, notées dans les aliments pendant la période 2015-2016. Il a été constaté que le niveau de résistance était très élevé, avec des différences entre les espèces animales, particulièrement les poules et les dindes. Il a ajouté des références à E. Coli et à Campylobacter, reflétant une utilisation abondante de fluoroquinolones.

Le dirigeant a également fait mention du gradient de susceptibilité à E. Coli entre le nord et le sud de l’Europe, avec une faible susceptibilité en Espagne (2,9) qui contraste avec des chiffres très élevés dans les pays nordiques, chez ces derniers, la susceptibilité se trouve au-delà de 70. On peut également noter des différences intra-européennes par rapport aux enzymes ESBL (extended spectrum beta-lactamases), et aux carbapénèmes utilisés sur les porcs et les poules.

Liébana clôt son argumentation avec les devises mises en exergue par l’agence qu’il représente. Par rapport aux antibiotiques : il faut « réduire » leur emploi, « remplacer » leur utilisation toujours quand c’est possible, et « repenser » la manière de changer la production de viande afin d’aider à réduire le problème.

Dominique Monnet

Un total de 500 histoires humaines

Dominique L. Monnet, le directeur du programme de l’ECDC « Antimicrobial Resistance and Healthcare-Associated Infections » (ARHAI), a commencé sa présentation en affirmant que l’organisme qu’il dirige veille à ce que les maladies contagieuses se réduisent sur le sol européen, territoire de 31 pays avec 500 millions d’habitants, ce qui, selon lui, se traduit en 500 histoires humaines qui se voient tronquées dans 25.000 décès par an. Nombre de ces décès sont dus à cinq bactéries multi-résistantes et 4 principaux types d’infection sur un total de 31 manières possibles. Tout ceci dans un éventail qui s’étend de la pneumonie jusqu’à la grippe, en passant par la tuberculose.

Dominique L. Monnet a affirmé que les résistances affectent tous les échelons de l’assistance sanitaire. Elles se caractérisent par le fait qu’elles se servent de multiples agents, et produisent par ce biais une multitude de problèmes dans les services médicaux. Selon sa description, leur propagation se produit dans les élevages bovins, ovins, porcins et avicoles, dans les hôpitaux et les aéroports, ainsi qu’à travers beaucoup d’autres espaces publiques potentiels, s’étendant à toute la communauté.

Consommation humaine, consommation animale

Dans son discours, ce spécialiste a établi une distinction entre la consommation d’antibiotiques dans l’espèce humaine remontant à 124 mg/kg, et une moyenne de 152 mg/kg chez les animaux. Dans le cas des poulets, il a souligné l’utilisation des quinolones en Campylobacter jejuni, et de fluoroquinolones en salmonelle pour le même type d’animal.

De la même manière, le Dr. Monnet a fait référence aux streptocoques résistants aux macrolides. Dans le cas de l’Espagne, il a parlé de la consommation de pénicillines et de quinolones sur la base des chiffres de remboursements en pharmacie. On y retrouve 23 dosages par jour pour chaque millier d’habitants, et 1,99 unités en termes de volume pour la même population.

Se référant également à l’Espagne, cet intervenant a souligné le haut pourcentage de staphylocoques résistants et, à un degré moindre, de Klebsiella pneumonie résistante aux carbapénèmes. Il a conclu son exposé avec une brève description du système EPIS : le Système Intelligent d’Informations sur les Épidémies.

Cristina Muñoz Madero

Pour l’Europe et pour le monde entier

Cristina Muñoz Madero, la coordinatrice du PRAN (Plan National Espagnol contre la Résistance aux Antibiotiques) a parlé en concret du cadre européen de lutte contre les résistances dans un contexte global, avec l’objectif de constater au cours de la journée de conférences qu’il y a une bonne coordination entre toutes les agences nationales et supranationales qui se voient impliquées dans ce grave problème de santé publique sur une échelle planétaire.

À cette fin, Mme Cristina Muñoz Madero a proposé des réflexions sur le concept d’une politique de santé unique dans tous les pays : « One Health » en Espagne, ainsi que sur les objectifs et les résultats qui ont été observés dans le premier rapport « JIACRA España ».

Ainsi qu’elle l’a décrit, le travail se centre sur la période 2012-2016, en référant les milligrammes par kilo de biomasse comparé avec le total de ventes d’antibiotiques. Des céphalosporines, des quinolones, des polymyxines, des tétracyclines, des béta-lactames et des carbapénèmes. Prélevés sur des souches de E. coli et K. pneumoniae isolées dans des aliments, chez des animaux et chez des humains.

Attention primaire et hospitalière aux patients

Mme Muñoz Madero a pu établir ses conclusions à partir d’une application sélective de points de découpe tant cliniques qu’épidémiologiques de données de recettes officielles et privées. La plus grande consommation de béta-lactames est observée dans l’attention primaire aux patients humains ; on note l’émergence de céphalosporines de troisième et quatrième génération, selon les estimations, en milieu hospitalier ; en santé animal on note la prédominance de tétracyclines, sur des données de vente (et non pas de consommation), avec l’ampicilline et les quinolones avec résistance E. coli dans les poulets et également l’ampicilline et les béta-lactames dans les bovins.

Finalement, on a pu observer une réduction de 82% dans l’utilisation de la colistine dans les élevages agricoles, et une réduction de 14% en ventes d’antibiotiques pour utilisation chez les animaux.

Depuis les gradins

Dans les rangs du public des assistants, un microbiologiste de l’Institut de Santé Carlos III (ISCIII) a alerté sur le degré d’irrégularité que l’on peut constater dans la lutte contre les résistances dans le sud de l’Europe, même dans des pays qui reçoivent un nombre extrêmement important de touristes, comme la Grèce et l’Italie. Dans le colloque de clôture, il est devenu évident que la viande de consommation est d’excellente qualité en Espagne, et qu’aucun antibiotique n’y est ajouté.

Fontaine: https://www.actasanitaria.com/resistencias-antibioticos/

Acta Sanitaria. LUIS XIMÉNEZ — MADRID 5 JUN, 2018 – 4:54 PM